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| Authors, co-authors, editors: first name, last name | Author | Writing language |
|---|---|---|
| Yael Hedaya | Auteur | Hébreu |
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| Contributors | Type of contribution | Writing language |
|---|---|---|
| Katherine Werchowski | Français | Hébreu |
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Une histoire qui finit mal ne commence pas forcément bien et n’advient, dirait-on, que pour mieux se défaire : tel est l’amour selon Yael Hadaya dans ces nouvelles où femmes et hommes en quête de l’amour ou du bonheur, s’illusionnant sur l’un et l’autre, appelant le naufrage en prétendant vouloir l’éviter, sont autant de témoins de l’adage selon lequel il n’y a pas d’amour heureux. Attentive à l’humain lorsqu’il est à la merci de son propre cœur, l’écrivain se tient en embuscade en ces lieux et moments quotidiens où les affects vacillent. A la manière des petits drames capturés par certaines toiles de Chardin ou de Vermeer, ces histoires, chargées du poids et de l’épaisseur de vies minuscules, métamorphosent l’évidence en intensité, la banalité en tragédie, l’insignifiance en traumatisme. Véritable bonheur de justesse et de discrétion, l’écriture de Yael Hedaya, qui s’illumine parfois d’un humour inattendu, exalte avec une subtilité dérangeante tout le pathétique de la condition humaine. Extrait 1 C’était un chien timide, et lorsqu’un matin il se leva de son paillasson pour se jeter sur la vieille, qui gravissait péniblement les marches avec ses paniers, et lui arracher une oreille les voisins n’en crurent pas leurs yeux. Un chien étrange, fantomatique, qui avait l’apparence d’une hyène et la délicatesse d’un oiseau. Il semblait toujours marcher sur des œufs, la queue basse. Son poil était brun, court et dru, ses oreilles tombantes, et ses pattes longues et frêles, malgré leur tremblement permanent, trahissaient même une certaine noblesse. Il avait un an et demi mais en paraissait plus. La cambrure de sa colonne vertébrale, sa queue entre les pattes, son bassin affaissé et ses côtes saillantes telles des ailes avortées renforçaient l’apparence chétive que lui conférait son allure — une allure jamais naturelle, comme s’il était toujours sur la défensive et cherchait à esquiver quelque coup de pied imaginaire. Parfois, de retour du marché, la vieille qui l’avait près en sympathie s’arrêtait, fouillait dans son panier pour en sortir un cou de poulet, un bout de fromage, du saucisson ou encore un biscuit au sésame qu’elle jetait sur son paillasson avant de reprendre sa pénible ascension jusqu’au dernier étage. Ce n’est qu’après avoir entendu la porte se refermer et la clef tourner deux fois dans la serrure qu’il daignait se lever, flairer le cadeau, le saisir du bout des crocs pour le laisser retomber sur le paillasson, tourner deux fois autour, le soulever à nouveau, hésiter un instant et le relâcher encore avant de finir, après avoir jeté un coup d’œil alentour, par l’attraper dans sa gueule et l’avaler. Jusqu’à ce jour, les voisins l’avaient toujours ignoré. Ils s’étaient habitués à le voir somnoler à toute heure du jour ou de la nuit, sur son paillasson devant la porte où, sur une étiquette, figuraient d’une écriture ronde deux noms : ceux d’un homme et d’une femme sous un dessin d’enfant reprèsentant un chien. Les provisions de la vieille gisaient à prèsent renversées et éparpillées sur le palier du deuxième étage. Un poulet, des pommes de terre, des oignons, des pommes, un pamplemousse, un melon qui avait roulé dans un coin, des bananes vertes, des tranches de dinde fumée enveloppées dans du papier alimentaire, une tablette de chocolat amer, une tête d’ail ainsi qu’un bouquet de persil noyé dans une petite flaque de sang. Ce matin-là, la vieille avait voulu lui donner une tranche de dinde, mais avant même qu’elle ait eu le temps de s’arrêter près du paillasson, de se pencher et de fouiller dans ses paniers, le chien avait bondi sur elle et l’avait projetée à terre. Elle poussa un cri de stupeur. Le chien fut tout aussi surprès. Il recula et tourna plusieurs fois autour d’elle, prenant garde à ne pas la piétiner. Elle essaya de se relever mais retomba sur le dos. Il s’approcha d’elle, remua la queue et la fixa. La vieille se tourna sur le côté et attrapa la rampe des deux mains pour tenter de se remettre debout. Il se mit à lui lécher le visage, mais la vieille, grosse et asthmatique, lâcha prèse et retomba à la renverse. C’est alors que de ses crocs le chien saisit son oreille gauche et l’arracha d’un coup sec. La vieille colla sa main en hurlant sur le trou béant d’où jaillissaient des flots de sang. Les voisins accoururent de leurs appartements dans la cage d’escalier. Un homme, chaussé de sandales en plastique, s’approcha d’elle et détacha sa main de l’endroit où avait été l’oreille. "Il lui a tranché l’oreille !" hurla une voisine sur le pas de sa porte, en désignant de sa cigarette le chien tremblant, prèstré contre le mur, la queue entre les pattes, avec l’oreille qui pendait encore de sa gueule. Des voisins terrorisés s’étaient barricadés chez eux. L’homme aux sandales en plastique conseilla de l’éloigner avant qu’il lui arrache l’autre oreille. Le chien était assis sur son arrière-train et regardait la vieille — dont les cris s’étaient maintenant mués en gémissements ininterrompus — ainsi que les voisins agglutinés autour d’elle. Puis il se redressa, lâcha l’oreille sur le sol, avant de revenir à petits pas sur son paillasson où, en silence, il se mit à attendre l’ambulance et les agents de la fourrière. Il vit la vieille se faire étendre sur un brancard et une main gantée de plastique récolter l’oreille dans un sachet. Il écouta les témoignages des voisins et observa les deux infirmiers qui descendaient le brancard dans l’escalier. Les agents dirent qu’ils allaient être obligés de l’anesthésier et que de toute façon il faudrait le mettre en quarantaine pour s’assurer qu’il n’avait pas la rage. L’un d’eux demanda à chacun de s’éloigner, tandis que l’autre était descendu dans la rue pour remonter avec, entre les mains, une longue perche en fer portant à son extrémité un nœud coulant. "Non ! cria l’agent le plus âgé, prends le pistolet hypodermique. Tu ne pourras pas l’attraper comme ça. Il est dangereux. – Si, si, ça va aller, répondit calmement le plus jeune, tu n’as qu’à éloigner les gens. – Que tout le monde rentre chez soi ! ordonna le plus âgé en frappant dans ses mains. Tout le monde à la maison !" cria-t-il. Ceux qui se trouvaient encore dehors obtempérèrent, tout en laissant leurs portes entrouvertes pour pouvoir assister à la capture. Le chien s’était lové sur son paillasson, confus et flatté de tant d’attention, les yeux clos, le museau sur l’extrémité de sa queue, l’oreille dressée. "Regarde-le, dit le plus âgé. Quel sale cabot ! Il essaie de nous avoir ! Prends le pistolet. – Donne-le-moi, répondit le plus jeune. Il n’a pas l’air dangereux. – Au contraire ! Je connais ce genre de chiens. Il est sûrement en train de mijoter quelque chose. Regarde-le bien… le malin. Tu vois son oreille qui bouge ! Il fait semblant de dormir. – Il est toujours comme ça, murmura en surgissant de chez elle une voisine vêtue d’un vieux peignoir rosâtre. C’est comme ça qu’il dort. C’est son habitude. – Rentrez chez vous madame, s’il vous plaît !" dit le plus âgé en la repoussant. Et du revers de la main il essuya la sueur de son front. Les agents observaient le chien. Les yeux fermés, une oreille dressée, qui par instants tressaillait. Ses côtes montaient et descendaient au rythme lent de sa respiration. Pour un chien méchant, il paraissait bien calme. Le jeune s’approcha de lui en tenant la perche à deux mains, comme s’il s’était agi d’une baïonnette ; il s’efforçait de ne pas faire de gestes brusques pour ne pas le tirer de son apparente torpeur, mais soudain le chien ouvrit les yeux et l’agent en le voyant remuer la queue se mit à reculer. "Il remue la queue, dit-il sans quitter le chien des yeux. – Méfie-toi ! chuchota son camarade. Il essaie de nous attendrir ! – Tu remues la queue ? dit le jeune. Tu es un gentil chien !" Le chien se leva, s’assit et baissa les yeux timidement. "Ben ! Qu’est-ce qui lui prend ? dit toujours à voix basse le plus âgé. Qu’est-ce qu’il fait maintenant ? – Chut… murmura le plus jeune, il ne fait rien. Chut… Gentil toutou ! et il dirigea le nœud coulant vers sa tête. – Fais attention ! dit le plus âgé. Je t’assure ! Méfie-toi !" Le jeune se baissa et mit un genou à terre. Agrippé à sa perche, il la dirigea de droite et de gauche jusqu’à ce que le nœud s’immobilise au-dessus de la tête du chien. Celui-ci leva le museau. Puis il regarda l’agent muni de sa perche, agenouillé près de lui et qui se mordait la lèvre inférieure. A nouveau il leva les yeux vers le nœud coulant qui semblait à prèsent un piège autant qu’une auréole. "Vite !" murmura le plus âgé qui transpirait décidément beaucoup. Le jeune agent abaissa le nœud coulant sur le museau dressé du chien assis et immobile, qui n’eut pas la moindre réaction lorsque, doucement, il descendit et lui entoura la tête. L’agent tira la perche en arrière et le nœud se resserra autour de son cou. Alors le chien se leva, replia la queue entre ses pattes, longea le mur et entraîna l’agent vers l’escalier. Puis, lentement, marche après marche, au son de son collier qui tintait, il descendit. Lorsqu’il arriva dans le hall, l’agent plus âgé s’y trouvait déjà et tenait la porte ouverte. Adossé, il regarda l’animal conduire le plus jeune jusqu’au fourgon jaune. Le chien attendit que l’agent ouvre les portes arrière pour sauter à l’intérieur, puis il baissa la tête pour qu’il soit plus facile de lui retirer le nœud coulant. Il avança alors vers une des cages vides que l’agent referma derrière lui d’un coup de pied, tout en sachant que ce n’était pas nécessaire. Il était clair, pour le plus jeune comme pour le plus âgé qui s’était installé au volant et qui n’en finissait pas d’éponger la sueur de son front de même que pour les voisins qui avaient accouru dans la rue pour assister à la phase finale de la capture, que ce chien ne souhaitait qu’une chose : partir. 2 L’homme était assis par terre dans la salle de bains. Il regardait son ami donner le bain à sa petite fille. Il l’observait attentivement, suivait chacun de ses gestes et admirait la manière dont d’une main il tenait le dos du bébé et de l’autre sa petite tête hors de l’eau, laissant flotter le corps d’avant en arrière en imitant des bruits de bateau : sirènes, clapotements… babillages d’un père amoureux. Devant ce spectacle, il pensa qu’il devait mémoriser ces choses-là. Ce genre de choses inexplicables qu’il faut pourtant connaître. Il voulait être sûr que lorsqu’il aurait un bébé il serait lui aussi capable de lui donner un bain parfait, exactement comme celui-là. Sans se tromper. Il posa son bras sur le rebord de la baignoire et trempa ses doigts dans l’eau pour apprécier la température, la mousse tiède et les vaguelettes provoquées par les coups de pied de la fillette. Il s’empara de la bouteille de savon pour bébé et se mit à lire l’étiquette. Il voulait voir ce qu’un savon pour bébé avait de plus qu’un savon ordinaire. Son ami le regarda en souriant, et l’homme se sentit soudain embarrassé, comme s’il avait été surprès en train de lire quelque chose d’interdit — quelque chose de pur, exclusivement réservé aux bébés et aux pères, et qui, entre les mains d’un célibataire, devenait, en quelque sorte, pornographique. Il se leva, essuya sa main sur son jean et apporta au père le peignoir de bain blanc avec sa petite capuche de moine. Il connaissait le rituel par cœur. Le père sortit le bébé de l’eau et l’enveloppa dans le peignoir. Il le serra contre sa poitrine, prèssa ses lèvres sur sa tête en lissant des doigts le doux duvet de cheveux blonds. Puis il emmena la fillette dans la chambre d’enfant ; l’homme lui emboîta le pas, tel un domestique, tenant à deux doigts la petite main sortie du peignoir qui se tendait vers lui. Le père posa sa fille sur la table à langer et demanda à l’homme de la surveiller, puis il sortit de la chambre et le laissa seul à côté d’elle, attentif à ce qu’elle ne tombe pas ; mais elle était calme, allongée sur le dos et ne pensait qu’à attraper avec sa bouche le bord de la manche de son peignoir. Le père revint avec un paquet de couches qu’il posa par terre. L’homme lui demanda s’il avait besoin d’aide. Le père sourit, frotta son nez contre le ventre de son bébé et lui demanda son avis : pensait-elle qu’ils avaient besoin d’aide ?… et le bébé se mit à rire en gigotant. L’homme prit dans ses mains un pot de crème en métal, rond et plat, et se retrouva de nouveau à lire l’étiquette. Puis il le posa et prit une boîte de talc ornée d’éléphants et de girafes qu’il renifla. Il reposa le talc et saisit un jeu de clefs multicolores en plastique qu’il se mit à agiter devant les yeux du bébé qui le suivirent un moment. L’homme était heureux de son succès, mais le bébé détourna vite son regard vers le visage souriant du père penché sur lui en train de serrer la couche autour de ses hanches. Il tendit la main pour toucher son visage. Le père embrassa ses petits doigts. L’homme posa les clefs sur la commode, près du talc et de la crème, et quitta la pièce pour aller dans le salon où il piétina un chiot en caoutchouc dont le couinement le fit sursauter. Il sortit sur la terrasse et alluma une cigarette. 3 La femme était dans la cuisine en train de préparer des spaghettis. Elle en avait jeté une poignée dans la casserole et restait là à contempler l’éventail à moitié immergé, à moitié appuyé contre le bord. Elle savait très exactement le temps que cela prendrait avant qu’il s’affaisse totalement. Il y aurait d’abord le frémissement prèsque imperceptible de quelques spaghettis isolés qui plongeraient alors au fond avant d’entraîner les autres avec eux. En deux minutes tous seraient engloutis, glissant, résignés et soumis, le long de la casserole, mais il en resterait toujours deux ou trois particulièrement opiniâtres qu’il faudrait faire tomber de force avec une fourchette. Elle prit dans le placard une boîte de concentré de tomates et l’ouvrit. Puis elle décrocha la passoire suspendue au-dessus de la cuisinière, la posa dans l’évier et attendit. Elle sortit le paquet de spaghettis pour lire les conseils de cuisson bien qu’elle les connût par cœur : onze minutes. C’était le temps indiqué. Un nombre bizarre, songea-t-elle. Impair. Elle retira la casserole de la cuisinière et versa son contenu dans la passoire. Puis elle la reposa sur le feu avec un peu d’huile avant d’y remettre les spaghettis. Elle remua, ajouta le concentré de tomates, du sel, du poivre, du paprika, et mélangea le tout avec une fourchette. La rencontre des spaghettis et du concentré de tomates avec l’huile au fond de la casserole produisit crépitements et sifflements, et une douce odeur d’aluminium, d’amidon et d’épices envahit la cuisine. Alors elle retira la casserole du feu, la posa sur la table sur un dessous-de-plat en bois. Puis elle s’assit, étala le torchon de cuisine sur ses genoux et se mit à manger. C’était là son déjeuner. Sa pénitence. 4 L’homme et la femme étaient assis dans la voiture et discutaient. C’était une douce soirée du début du mois d’octobre et les vitres étaient baissées. Ils fumaient des cigarettes et secouaient leurs cendres sur le trottoir. Couché sous un bosquet, les paupières lourdes de fatigue, il était fasciné par le scintillement des cigarettes, tels deux vers luisants qui auraient voulu l’inviter à venir se joindre à eux pour jouer dans la pénombre. Mais il se méfiait. Ces vers n’étaient qu’une hallucination. C’était son huitième jour d’errance. Il avait faim, soif et était épuisé. Il n’avait que cinq semaines et, pour la première fois de son existence, commençait à sourdre en lui le profond désespoir qui, un an plus tard, allait exploser. Sa mère, une bâtarde, était venue de la campagne s’aventurer en ville et avait mis bas sous les piliers en béton d’un immeuble tranquille. Pendant un mois elle l’avait allaité ainsi que ses trois frères. Tôt le matin avant le lever du jour, elle sortait de sa cachette pour aller fouiller dans les poubelles alignées sur le trottoir. Sa patte antérieure était cassée. La nuit où elle était venue de la campagne errer en ville, se méfiant des gens mais pas assez des voitures, un taxi l’avait heurtée. Il avait poursuivi sa route et elle son chemin. Des heures durant, elle avait déambulé dans les rues, sa patte blessée repliée et levée piteusement, le ventre lourd traînant sur l’asphalte, le long des magasins, des restaurants et des cafés, pour échouer enfin dans cette ruelle où elle s’était glissée entre les piliers d’un immeuble, s’était s’allongée sur un vieux carton et avait mis bas quatre chiots. Chaque fois qu’elle revenait d’une escapade en quête de poubelles et de nourriture qu’elle avalait sans même mâcher, elle revenait s’allonger sur le carton et, immanquablement, se tordait la patte cassée. La chienne laissait alors échapper des gémissements de douleur qui, inévitablement un jour, éveillèrent la méfiance des voisins. Un vieux descendit avec un manche à balai à la main. Les chiens ne virent d’abord que ses pieds dans des sandales en caoutchouc avant de découvrir ses genoux, ses cuisses, le bas de son short, et enfin son visage hostile. La chienne bondit alors de sa place en grondant et en montrant les crocs. L’homme lâcha un juron et rebroussa chemin sans plus réapparaître de la journée. Le lendemain matin, la mère se leva, se dressa lentement sur ses pattes et lécha longuement et tristement chacun de ses petits. Elle s’attarda particulièrement sur la tête de son aîné, comme si, par sa langue, elle avait voulu lui faire passer un message. Puis elle partit en claudiquant vers les poubelles et ne revint pas. A midi le voisin revint flanqué de deux hommes. L’un tenait une longue perche avec à son bout un nœud coulant tandis que l’autre éparpillait sur l’herbe des morceaux de viande rouge. Ses jeunes frères accoururent, la queue frétillante, jappant et trébuchant, trop émus et reconnaissants, mais lui préféra battre en retraite entre les piliers pour se cacher derrière un tas de vieilles tuiles pleines de poussière et de toiles d’araignée. Pendant ce temps, les agents avaient près les chiots dans leurs bras pour attirer la mère. Ils échangèrent quelques mots avec le voisin désappointé qui, pour la énième fois, leur jurait qu’hier, ici même, une chienne enragée avait voulu l’attaquer. Les agents et le vieux attendirent, mais la chienne ne revenait toujours pas. Un agent ramassa les morceaux de viande et s’empara de la perche posée sur l’herbe, tandis que le second serrait les trois chiots contre sa poitrine. Le voisin commençait à se dire que la chienne l’avait trahi. Il essaya de les convaincre d’attendre encore un peu pour la sécurité des habitants de l’immeuble, "où vivent", insista-t-il à voix basse pour que les chiots n’entendent pas, "des familles avec des enfants". Les agents y consentirent, et l’homme monta chez lui pour redescendre, quelques instants plus tard, avec un plateau chargé de verres de jus de fruits et de biscuits. Ils burent et mangèrent avec plaisir puis, après avoir remercié le voisin, ils s’en allèrent en emportant avec eux les pièges et les chiots. Le soir tomba, mais le chiot qui était resté n’osait toujours pas sortir de derrière son tas de tuiles et il y resta toute la nuit. Au matin, il revint se coucher sur le carton imprégné d’urine et de souvenirs, mais à midi la faim le poussa à sortir vers la lumière aveuglante et l’herbe qui sentait encore la viande fraîche. Il rampa sur le sol en flairant et gémit sur son sort en silence, ayant déjà oublié la frayeur que lui avait causée l’homme aux sandales de caoutchouc et ceux qui avaient enlevé ses frères. Une colonne de fourmis le conduisit jusqu’à un biscuit détrempé. Son butin entre les crocs, il courut jusqu’à son carton. Après n’en avoir fait qu’une bouchée, il posa la tête sur l’extrémité de ses pattes antérieures et s’assoupit. A la nuit tombée, une nouvelle faim le réveilla, plus méchante et plus douloureuse que la précédente. Il sortit sur l’herbe à la recherche de ses amies les fourmis, mais cette fois il ne les trouva pas. Il se mit à japper, quand une fenêtre s’ouvrit au-dessus de lui : la tête d’un homme en sortit et une odeur de viande grillée se répandit dans l’air. Il aboyait pour la première fois de sa vie, mais très vite il comprit l’erreur qu’il avait commise et il s’enfuit dans la rue. Pendant une longue semaine il erra par les rues, se couchant dans les buissons et sous les voitures en stationnement. De jeunes enfants l’apercevaient parfois et essayaient d’entraîner vers lui leurs parents qui les retenaient fermement par la main pour les éloigner. Une fois, alors qu’il passait devant un restaurant, on lui avait jeté une patte de poulet. Il l’avait mangé et était resté assis sur le trottoir, à attendre sous la table de son bienfaiteur, quand une forte femme était arrivée pour lui donner un coup de pied. Cette semaine-là, il put faire l’expérience de toutes sortes de coups de pied : ceux, violents, des restaurateurs, des cafetiers et des commerçants chez qui il pénétrait, à la recherche d’un peu d’ombre et d’attention ; ceux, mi-figue mi-raisin, des gens avec qui il tentait de lier amitié ; ou encore ceux qu’il recevait de jambes entre lesquelles il lui arrivait de s’empêtrer dans les rues animées, mais si faibles et si timides qu’on aurait dit des caresses. La portière de la voiture s’ouvrit et la femme descendit. Elle se pencha à l’intérieur par la fenêtre ouverte, et l’homme l’embrassa. Puis elle se retourna, adossée à la voiture et sortit ses clefs de son sac à main. Les rires et les chuchotements lui firent ouvrir un œil. La femme se pencha de nouveau dans la voiture, une jambe appuyée contre la portière, l’autre en l’air, et l’homme l’embrassa encore en essayant de l’attirer à l’intérieur. Puis elle se redressa, et l’autre porte s’ouvrit. L’homme sortit à son tour, claqua la portière et s’avança sur le trottoir. Il s’adossa à la portière d’où la femme était sortie. Elle se tenait en face de lui, jouant avec son trousseau de clefs qui tintaient chaque fois qu’elle le rattrapait après l’avoir lancé en l’air. L’homme était penché sur elle et lui murmurait quelque chose à l’oreille. La femme recula et hocha la tête sans s’arrêter de jouer avec ses clefs. Le chien ouvrit l’autre œil et tendit l’oreille. "Pourquoi non ?" dit l’homme à la femme qui souriait sans rien dire, faisant toujours tinter ses clefs. Le chien sortit du bosquet en rampant, la queue frétillante. D’abord, ils ne le virent pas. Ils s’étreignaient, s’embrassaient, le trousseau de clefs coincé entre eux, et le chien n’entendait que succions, chuchotements, puis encore : "Pourquoi non ? Juste un café." Et toujours ce bruit de clefs. Le chien accourut vers le couple, la tête penchée de côté, la queue entre les pattes. La femme l’aperçut alors, se baissa vers lui et posa son trousseau sur le trottoir. "Pauvre chiot ! dit l’homme. – Il est si maigre ! ajouta la femme en caressant des doigts la nuque du chiot. – Qu’il est mignon ! dit l’homme. – Il est misérable ! dit la femme. – Tu as vu comme il est content !" reprit l’homme en s’accroupissant. D’une main il caressa le flanc du chien et de l’autre la nuque de la femme. Puis ils s’embrassèrent à nouveau, sans cesser de frotter et de chatouiller le ventre du chien qui, confiant, se laissait faire. "Qu’allons-nous en faire ? dit la femme en posant sa main sur l’épaule de l’homme. – Allons chez toi, répondit l’homme. – Et lui ?" demanda-t-elle en regardant le chiot à prèsent couché sur le ventre, la tête sur ses pattes, la queue qui battait le trottoir. "Il ne semble pas être à quelqu’un. Tu n’as pas envie d’un chien ? – Je ne sais pas. Et toi ? – C’est impossible, dit-il, je ne suis prèsque jamais chez moi. – J’aimerais bien, mais je ne sais pas si je pourrais assumer cette charge, poursuivit la femme. – Pour moi, en tout cas, c’est hors de question", dit l’homme en posant ses mains sur les cuisses de la femme qui s’assit sur le trottoir : "Arrête ! Les voisins vont appeler la police. – Alors allons chez toi ! dit l’homme. – D’accord, dit la femme en se relevant, mais seulement pour un café. – Et lui ? demanda l’homme en regardant le chien. – On va lui donner à manger et tu le redescendras quand tu rentreras, répondit la femme. – D’accord, dit l’homme en l’embrassant tendrement, cette fois sur la joue. Je le descendrai après le café." Mais l’homme et le chien restèrent dormir.